Dans le Pacifique Nord, les courants océaniques charrient des millions de tonnes de plastique. Leur accumulation couvre désormais une zone grande comme six fois la France.
Si Christophe Colomb prenait
aujourd’hui la mer avec ses trois caravelles depuis Palos de
la Frontera [sur la côte atlantique de l’Andalousie] et
traversait l’Atlantique, il ne s’arrêterait pas sur les
côtes du continent américain, puisqu’il les a déjà
découvertes il y a cinq cent seize ans. Il franchirait le canal de
Panamá à la recherche des Indes, sa destination initiale. Mais ce
n’est pas pour autant qu’il y parviendrait car, à
mi-chemin, il tomberait sur un nouveau continent. Il s’agit
de la “Grande Plaque de déchets du Pacifique”, le
“septième continent”, qui se forme actuellement entre
les côtes de Hawaii et de l’Amérique du Nord, à partir de
millions de tonnes de détritus plastiques charriées par les
courants océaniques. Dans cette région du globe, les courants,
tournant dans le sens des aiguilles d’une montre, créent une
spirale interminable, un puissant vortex qui fait tourbillonner les
déchets en plastique tout comme le vent le fait avec des papiers
gras dans un recoin d’une place. Le tourbillon, ou gyre
subtropical du Pacifique Nord, accumule depuis des années des
déchets plastiques venus des côtes ou issus de la navigation, les
entraînant dans sa rotation et, par la force centripète, les
ramenant progressivement vers son centre, une zone de faible
énergie cinétique de 3,43 millions de kilomètres carrés (soit un
tiers de l’Europe et plus de six fois la France). On compte
déjà dans cette partie de l’océan six tonnes de plastique
pour une tonne de plancton. Ce quotient entre plastique et plancton
est effrayant, et ce d’autant plus qu’il ne
s’agit pas seulement de déchets de surface : sur
l’essentiel de sa superficie, la couche de plastique de ce
tourbillon d’ordures atteint une épaisseur pouvant aller
jusqu’à 30 mètres.
Pas encore assez solide pour que l’on marche
dessus
La formation de ce “septième continent” n’est pas
un problème récent, mais on ne s’y est intéressé qu’il
y a peu. Bien que représentant une importante superficie de
l’océan, c’est une zone peu fréquentée par la
navigation. Il n’y a pas de voiliers de plaisance, pas
d’exploitation par la pêche industrielle, et on ne recense
que quelques îles minuscules çà et là. Cela fait dix ans
qu’on supposait l’existence d’une forte
concentration de plastiques dans la zone, et Greenpeace avait donné
l’alerte à plusieurs reprises, mais on ignorait
l’étendue du problème jusqu’à ce qu’une
organisation écologiste de la côte ouest des Etats-Unis,
l’Algalita Marine Research Foundation (AMRF), publie ces
chiffres au terme d’une enquête menée sur les dix dernières
années. On ne peut pas encore marcher sur cet immense agglomérat de
déchets, comme Jésus l’avait fait sur l’eau, mais le
mouvement de rotation le rend chaque jour plus compact. Son
reclassement en terrain habitable n’est pas pour demain, mais
la Terre, ou plutôt l’océan, va devoir faire face à un
sérieux problème. Pour l’heure, selon des chiffres confirmés
par Greenpeace, on dénombre dans cette région du Pacifique 3,3
millions de déchets de toute taille pour 1 kilomètre carré
d’océan. La masse totale de ce “continent” est
estimée à 3,5 millions de tonnes, en majorité du plastique. Selon
des calculs de l’AMRF, la superficie de cette plaque de
détritus a triplé entre 1997 et aujourd’hui, et pourrait
encore être multipliée par dix d’ici à
2030.

Des détritus qui empoisonnent toute la chaîne
alimentaire
Les dommages causés à la vie marine seront bientôt irréparables,
mettent en garde les experts. En effet, les plastiques ne sont pas
biodégradables (leur durée de vie moyenne dépasse les cinq cents
ans), et, au fil du temps, ils ne font que se désagréger en
morceaux de plus en plus petits sans que leur structure moléculaire
change d’un iota. C’est ainsi qu’apparaissent des
quantités colossales d’une sorte de sable de plastique qui,
pour les animaux, a toutes les apparences de la nourriture. Ces
plastiques, impossibles à digérer et difficiles à éliminer,
s’accumulent ainsi dans les estomacs des poissons et des
oiseaux marins, qui finissent par mourir de malnutrition. Par
ailleurs, ces grains de plastique agissent comme des éponges,
fixant de nombreuses toxines dans des proportions plusieurs
millions de fois supérieures à la normale, comme le DDT
(dichlorodiphényltrichloréthane, un pesticide) ou les PCB
(polychlorobiphényles), des produits extrêmement toxiques. Les
effets en cascade peuvent s’étendre via la chaîne alimentaire
et toucher l’homme. Greenpeace a recensé au moins 267 espèces
marines gravement affectées par ce genre
d’intoxication.
Ce problème aurait bien une solution, certes digne des douze
travaux d’Hercule, mais notre production de plastiques
continue de croître à un rythme exponentiel, et il faudrait un
changement d’habitudes radical. La technique
d’élimination de ces plastiques est connue depuis des
millénaires : c’est le chalut. La tâche pourrait être confiée
à une partie importante de la flotte halieutique, qui voit ses
ressources de pêche diminuer comme peau de chagrin. Mais la
récupération de ces millions de tonnes de plastique coûterait
plusieurs milliards d’euros.
S. Basco, ABC




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