Peut-on prendre l’avion et défendre l’environnement en même temps ? C’est la question que se posent de plus en plus de personnes sensibles à la question du réchauffement climatique.
James
Brusslan est un avocat spécialisé en droit de
l’environnement qui se sent concerné par le changement
climatique. Il se rend au bureau à vélo et travaille dans un
cabinet qui compense ses émissions de carbone. Il place sur les 4 x
4 de ses amis des autocollants sur lesquels on peut lire :
“Je change le climat ! Demandez-moi comment !”
Cet homme de 50 ans a récemment dépensé 2 800 dollars [1 983
euros] dans un voyage d’une semaine dans la baie de Disco, au
Groenland, à environ 300 kilomètres au nord du cercle arctique.
“Je voulais voir ce qui était en train de se
produire”, dit-il en contemplant un fjord où un glacier
est en train de se scinder en plusieurs icebergs. “Dans
dix ans, il n’existera probablement plus.” James
Brusslan projette d’aller voir ensuite la fonte des glaciers
dans le Sichuan, en Chine.
Le réchauffement planétaire a créé un nouveau créneau sur le marché
porteur de l’écotourisme : le tourisme climatique – à
la recherche d’endroits où le réchauffement à long terme
commence à avoir un effet visible. Certains jugent paradoxal ce
genre de tourisme : les voyages en train, avion ou bateau
produisent des rejets de dioxyde de carbone qui contribuent au
réchauffement. “A quoi bon se rendre aux Maldives si, à
terme, elles doivent être englouties” parce que les
émissions de gaz à effet de serre (GES) des avions des écotouristes contribuent au
réchauffement mondial et à l’élévation du niveau des mers,
observe Jeff
Gazzard, de l’Aviation Environmental Federation, un groupe
britannique qui lutte pour la réduction des émissions de GES des
avions.
Selon les Nations unies, plus de 1,5 million de touristes visitent
l’Arctique chaque année, alors qu’on n’en
comptait que 1 million au début des années 1990. Les étés plus
longs et plus chauds font que les mers arctiques sont moins
encombrées de glaces flottantes, ce qui permet certes aux bateaux
de croisière de visiter des endroits autrefois inaccessibles, mais
représente aussi une menace pour l’environnement. Certains
touristes se rendent sur l’archipel norvégien de Svalbard
[connu aussi sous le nom de Spitzberg], dans l’Arctique, dans
l’espoir d’apercevoir les nouvelles îles apparues avec
la retraite de la calotte glaciaire. “Il n’y a que
des rochers”, ironise Rune Bergström, responsable de
l’environnement au bureau du gouverneur de
l’archipel.
Quelque 80 000 touristes se rendent au Svalbard chaque année. La
moitié arrivant en paquebot de croisière, le débarquement de tous
ces passagers a détruit la végétation fragile de certaines îles. Le
risque de marée noire étant également plus grand, une loi oblige
désormais les bateaux qui se rendent dans l’est de
l’archipel à utiliser du diesel maritime plutôt que de
l’huile lourde. La faune et la flore locales sont menacées,
et pas seulement par le changement climatique. “Les zones
où vivaient des ours polaires étaient difficiles d’accès,
mais, avec la fonte des glaces, les bateaux peuvent
aujourd’hui s’y rendre, d’où un risque accru
d’incidents entre les hommes et les ours”, indique
M. Bergström.
Des initiatives sont prises pour limiter l’écotourisme
Earthwatch
Institute, une association américaine, organise des voyages
pour les gens désireux d’apporter leur aide aux scientifiques
qui étudient les récifs de corail des Bahamas ou les effets du
changement climatique sur les orchidées en Inde. Le voyage de onze
jours sur le thème “Changement climatique aux confins de
l’Arctique” – d’un prix variant entre 2 849
et 4 349 dollars, vols non compris – inclut une escale au
Manitoba, au Canada, pour mesurer la quantité de carbone stocké
dans le permafrost. Dernièrement, des initiatives ont été prises
pour empêcher l’écotourisme de prendre trop d’ampleur.
Ainsi, l’International Ecotourism Society, implantée à
Washington, a lancé une campagne baptisée “Voyager en
pensant au réchauffement” pour inciter les gens à
“réduire au minimum leur empreinte écologique”
par un meilleur usage de l’énergie et la compensation des
émissions de carbone. En mars 2008, la compagnie aérienne SAS a inauguré un
programme offrant la possibilité à ses passagers de payer une taxe
– 8 euros pour un vol européen – pour compenser les
émissions produites durant leur vol. Cet argent ira financer un
projet de développement des énergies renouvelables. Mais, bien que
la compagnie transporte plus de quatre millions de passagers par
mois, elle n’a reçu à ce jour que 600 contributions.
Même s’ils sont loin d’être les principaux responsables
du réchauffement mondial, les touristes qui s’intéressent au
changement climatique reconnaissent être en présence d’un
dilemme. “Je suis curieuse de voir ces endroits, mais je
suis consciente qu’en s’y rendant on contribue à
accroître les dégâts”, confie Anne Patrick, une
enseignante américaine qui a visité l’Antarctique et le
Groenland. “Comment faire face à ce problème ? Je
n’ai pas de réponse.” La plupart des touristes qui
se rendent au Groenland visitent Ilulissat, une localité aux
maisons colorées qui offre un panorama époustouflant sur les
icebergs. Ilulissat est devenue un symbole du réchauffement
mondial. Les températures de janvier, qui tombaient à 40 °C
au-dessous de zéro, descendent aujourd’hui rarement en
dessous de - 25 °C. Depuis 2002, le Jacobshavn, le glacier le plus
proche, a reculé de 15 kilomètres. Dans la baie où l’eau ne
gèle plus, on pêche du flétan toute l’année et les réserves
s’épuisent.
Cette année, 35 000 touristes sont attendus à Ilulissat, contre 10
000 il y a cinq ans. La ville compte 5 000 habitants et
un nombre bien plus important de chiens de traîneau. “Les
touristes sont les bienvenus, mais nous n’en voulons pas
trop. Nous ne voulons pas non plus de grands hôtels”,
précise Anthon
Frederiksen, le maire d’Ilulissat. “Nous tenons à préserver la nature
et notre culture.” De nombreux touristes déboursent 300
dollars pour faire la traversée jusqu’au glacier Eqi. A
l’endroit où le glacier tombe dans la mer, d’énormes
blocs de glace se détachent et forment des icebergs. Récemment,
alors qu’un bateau plein de touristes se trouvait à proximité
du front, haut de 75 mètres, un pan de la taille d’une petite
maison s’est effondré, soulevant une vague de deux mètres.
L’eau s’est abattue sur le bateau en le faisant
fortement tanguer. “C’est très
excitant”, s’est exclamée Ingeborg Mathiesen, une
Norvégienne de 68 ans, en s’agrippant au bastingage. La
veille, une vague similaire avait blessé 17 touristes britanniques
au Svalbard. Mme Mathiesen projette de visiter cet archipel
l’été prochain, pour voir les icebergs et les ours polaires.
“Nous n’attendrons pas cinq ans, car ils pourraient
avoir disparu d’ici là”, explique son mari.
Gautam Naik, The Wall Street Journal




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